par Maxine FERNBACH, étudiante en licence Humanité et en licence Philosophie

A l’occasion de la rédaction de ce second article pour ce blog, j’aimerai prendre quelques instants pour préciser le but de mes écrits. Je veux concrétiser la philosophie, sans grandes prétentions. Je ne veux pas dépoussiérer de grands noms comme Kant, Nietzsche, Husserl ou encore Hume pour n’en citer que quelques-uns, mais plutôt dépoussiérer à mon niveau, le concept de la philosophie. Philosopher c’est réfléchir à propos de notions, les définir, les critiquer, les contextualiser dans un monde de pure métaphysique, comme dans la vie quotidienne. Par honnêteté intellectuelle, je dirais que cette idée me trotte dans la tête depuis un certain temps, par soucis de ne pas voir d’usage direct de la philosophie que j’étudie à l’Université, dans la vie courante, mais que je n’ai jamais réussi à en faire quelque chose. La combinaison d’une discussion avec Juliette Machado, doctorante en psychologie à l’Université de Lorraine, et d’un cours se déroulant parallèlement avec Monsieur Vincent, chargé de cours dans mon cursus, m’a permis d’extraire cette idée de ma simple pensée et d’en faire quelque chose, de la coucher sur le papier. Je ne veux pas faire des analyses d’actualité par la philosophie sur des sujets très poussés et très techniques, parce que déjà, ça n’intéresserait pas grands monde, et puis on ne peut être spécialiste de tous les sujets, voire même d’un seul sujet après seulement deux ans d’études. Non, je veux plutôt me servir de la philosophie pour délimiter des notions dont on a perdu de vue le sens premier, et de voir en quoi cela peut nous servir en dehors de nos bouquins. Et c’est exactement ce que je vais faire aujourd’hui. 

Pour cet article, je vous propose de réfléchir sur la notion d’expérience. Je fonde ma réflexion sur le propos de Axel Vincent, à propos de sa propre redéfinition de l’expérience. Vincent part du constat suivant, que notre conception de l’expérience est devenue marchande et que nous en avons perdu toute sa richesse. C’est ce qui le poussera à redonner, par la philosophie, toute sa richesse à ce concept. Autrement dit, exactement le travail que je cherche à mener. C’est pourquoi je vais partir de ce travail de définition, que je vais rappeler succinctement ici, pour aller plus loin et sur un sujet plus restreint de l’expérience. 

Vincent observe que dans l’espace public, le terme s’est « galvaudé » selon ses dires. Galvaudé, ici, nous pouvons le comprendre comme une perte de la richesse et du sens premier de ce terme. Il cite notamment différents usages de cette expression, pour illustrer ses propos : « expérience client », « chargé d’expérience d’achat ». Tous ces usages sont quotidiens, et ne font de l’expérience plus qu’un terme caractérisant des échanges marchands. Ce sens presque nouveau que l’on a imposé à « l’expérience », devient naturel pour nous, et le risque définit par Vincent de légitimer cet usage, est d’appauvrir profondément l’idée d’expérience, et par conséquence nos vies et ce que nous attendons. Pour comprendre, nous allons retracer sa réflexion. 

Vincent procède à son travail de redéfinition, par un geste que je trouve très intéressant, et qui correspond à mon envie de concrétiser la philosophie. Il utilise des concepts philosophiques, voire métaphysiques (science qui va au-delà du sensible : concepts, notions abstraites) pour certains, qu’il replace dans un usage concret pour retrouver le sens profond de notre notion. Il reprend la philosophie kantienne (Emmanuel Kant) pour redonner le bouleversant à l’expérience par l’expérience esthétique. C’est-à-dire que l’expérience, pour être expérience, doit nous bouleverser, nous marquer, afin de provoquer en nous une réflexion et nous faire évoluer. Ensuite, il se base sur trois philosophies assez différentes les unes des autres, à savoir, Dufrenne, Hegel et Danto (pour ceux que ça intéresserait, de lire plus en détails), que l’on peut réunir sous la même idée : expérience nous offre un regard différent sur le monde. L’expérience, par ce qu’elle nous enseigne, nous permet de prendre du recul sur notre réel, et de le regarder d’un point de vue différent. L’expérience est donc formatrice. Pour donner un exemple concret afin de mieux comprendre, si je tombe amoureux, je suis bouleversé par cette rencontre peu commune, et ma façon de voir la vie par exemple peu changée par ce que l’autre a à m’apporter. Ainsi, nous pouvons d’emblée écarter le rapprochement de l’expérience à l’échange marchand. L’achat d’un bien matériel, n’a rien de bouleversant, ni d’éducatif, dans la transaction elle-même. Réduire l’expérience à cette idée, serait perdre la richesse de celle-ci, et par conséquent, vidée notre vie de cette richesse. On peut donc voir, que Vincent se sert de la philosophie, de sa démarche et de ses penseurs, pour redonner une définition juste et censée à la notion d’expérience.

J’aimerai à présent pousser la chose plus loin, pour me rapprocher de la ligne de publication de ce blog. Je vais me baser sur ce travail de redéfinition, pour concrétiser ce que peut être l’expérience dans notre vie quotidienne. Je vais prendre une approche plus psychologie et éthique de l’expérience, tout en gardant cette définition première que nous venons de lui rappeler. Aujourd’hui, par les réseaux sociaux, et médias en tout genre, nous connaissons une forme de positivité toxique. Les injonctions au bonheur sont partout, elles courent les rues : « soyez heureux », « tombez amoureux », « quand vous aurez une maison et une famille vous serez heureux ». On ne laisse plus aucune place aux émotions que l’on qualifie même de négatives pour certaines, tant on les évite, « la tristesse », « la colère », « la peur », « l’angoisse ».

« Méditez tous les matins, vous ne devez pas être angoissé », « ne rompez pas, vous devez vous engagez dans des relations à long terme ». On ne laisse finalement plus que la place pour des expériences positives. On ne peut que être heureux, ou au moins heureux de façade. Si l’expérience est bouleversante, bien sûr cela ne veut pas dire que l’on doit être malheureux et vivre des expériences atroces à chaque instant, et formatrice, c’est qu’elle doit être les deux, désagréable et agréable, positive et négative. Comment connaître le bonheur, si on n’a jamais connu le malheur ? Comment profiter plus intensément des petits plaisirs de la vie, de nos proches, si on ne sait pas qu’elle, qu’ils peuvent disparaître à tout moment ? L’expérience « positive », ne peut être bouleversante et formatrice, que si elle est au contact d’une expérience plus désagréable. Nous ne pouvons réellement savoir ce qu’est le bonheur, que lorsque nous avons vécu son contraire. Il ne s’agit pas d’être malheureux tout le temps ici, pour apprécier super intensément de micro-moments de bonheur. Il s’agit de se défaire d’une positivité toxique, qui ne tolère que le bonheur, et rejette toute forme de désagréable. Ne pas accepter nos émotions moins agréables, c’est ne pas s’accepter soi, et rejeter une partie de ce qu’on est. Nous vivons alors plus qu’un bonheur de façade, puisque nous ne savons même plus que c’est du bonheur. Vivre ainsi, c’est vivre pauvrement. C’est se priver d’une part importante de la richesse de nos expériences de vie. Nietzsche le dit si bien, en se rendant suffisamment sensible pour ressentir le bonheur, nous nous rendons également suffisant sensible pour ressentir le malheur. C’est l’authenticité. Jean d’Ormesson nous dit aussi « la vie est une vallée de larmes, et une vallée de roses ». Autrement dit, vivre c’est autant des choses heureuses, que malheureuses. Et aucune de ces deux choses n’est positive ou négative. C’est en cela que l’expérience est bouleversante et enrichissante, c’est en acceptant ses deux penchants.

Un commentaire

Répondre à Anonyme Annuler la réponse.