Par Maxine FERNBACH

Lors de mon dernier article, je vous parlais de l’expérience, ou pourquoi accepter les expériences imparfaites, douloureuses, sensiblement pénibles. Pourquoi ne pas prolonger cette réflexion cette fois-ci encore ? 

L’expérience douloureuse. 

Si la dernière fois nous avons loué l’intérêt de l’expérience désagréable, pour ce qu’elle nous apporte, ce qu’elle nous permet d’apprendre, la nuance et le recul qu’elle nous permet de prendre, et surtout en ce qu’elle est inévitable, et qu’on ne peut donc en rien l’éviter, alors autant l’accepter. Mais dire cela, c’est assez facile me direz-vous. Lorsque cette expérience reste de l’ordre de la fiction ou d’un futur possible, il est alors facile de se dire : « le jour où ça m’arrive, je ferais la liste des points positifs, je méditerais un bon coup, et hop ça ira mieux ». Faux et archi faux. Ou du moins pour la grande majorité d’entre nous. Le jour où ça nous tombe dessus, on va broyer du noir, trépigner d’indignation, rejeter la faute sur quelqu’un ou quelque chose, trembler de colère, peut-être pleurer, voir s’effondrer. Et alors ? N’est-ce pas la chose la plus naturelle et la plus normale que d’être submergé par ses émotions quand la vie prend le dessus sur le contrôle qu’on pensait avoir. Quoi de plus culpabilisant que ces phrases vides de sens (pour ne pas dire merdiques), qui nous imposent de voir la vie en rose même quand tout va mal : « ça ira. », « prend les choses du bon côté », « tu pourrais être plus optimiste », « oh soit un peu plus gai ». Eh oh, on fait comme on peut. Et quelque part, vouloir absolument positiver les choses désagréables, n’est-ce pas renier nos émotions, n’est-ce pas renier l’apprentissage de cette expérience ? A mon sens si, et c’est complètement contre-productif. Face à ces moments douloureux, il n’y a pas de marche toute faite à suivre, juste celle dont on a besoin. Alors si on a besoin de faire des listes de positivité, de se plonger dans le travail, de courir un semi-marathon, c’est ok, tant qu’on laisse aussi un peu petit peu de place pour nos émotions. Juste histoire qu’elles s’expriment, qu’elles sortent. Si on a besoin de s’effondrer, de vivre ses émotions intensément, de pleurer, de rager, ou juste d’être patraque quelques jours, c’est tout aussi ok, tant qu’on ne s’embourbe pas. Bref, chaque façon d’aborder ses émotions est ok. Acceptez qu’elles puissent arriver est une chose, les vivre en est une autre.

La culpabilité. 

Une de ses expériences désagréables que l’on a tous déjà vécu, est celle de la culpabilité, quelle qu’en soit la forme. La culpabilité a cela de difficile, qu’elle provient de nous, et qu’on ne peut pas rejeter la faute sur un objet extérieur. Peut-être est-ce la culpabilité d’avoir quitter un travail ou des études qui ne nous conviennent plus, mais des collègues ou un supérieur que l’on a beaucoup apprécié, ou bien celle de quitter une relation qui ne nous correspond pas alors que le partenaire n’était pas du même avis, ou encore celui de dire non à un ami ou un proche, et que ce non n’est pas particulièrement bien réceptionné. Des points communs entre ces trois situations ? Celui de votre légitimité à vous être retirer de cette situation qui ne vous convenez pas. Celui de vous sentir coupable parce que vous avez la sensation d’avoir été injuste. « J’ai été injuste d’avoir laisser tombé mon patron/mes collègues, alors qu’ils étaient si gentils, et qu’ils m’avaient souvent arrangés. Ils vont devoir former quelqu’un d’autre maintenant à cause de moi ». « J’ai été injuste de le.a laisser tomber, après tout ce qu’il avait fait pour moi ». « J’ai été injuste de lui dire non, alors qu’il.elle avait besoin de moi. ». Cette douce culpabilité dont on ne parvient pas vraiment à se défaire, parce que ce départ est soulagement pour nous, mais une souffrance pour un autre. 

La notion de justice chez les Grecs : la δίκη (dikè).

Vous savez cette personne qui a quasiment toujours une réponse à tous nos problèmes, celle qu’on consulte comme le grand sage qui nous donnera le chemin à suivre (Te déculpabiliser, tu le feras), pour nous ce sera la philosophie. Par la multitude de champ qu’elle recouvre, on trouve des réponses diverses et variées, prêtes à nourrir notre réflexion personnelle, pour la plupart de nos questions existentielles. Pour votre plus grand bonheur, on va faire une minute d’Histoire de philosophie, étude d’un concept philosophique, pour voir en quoi il répond à notre problème. 

La justice autrement.

Notre conception de la justice comme une entité amorale, ayant pour vocation de rendre à chacun ce qui lui revient, et comme le monopole de la vengeance, de la punition et quelque fois de la violence, est récente. Elle n’a pas toujours existé comme tel, pensons au société où la vengeance personnelle est une possibilité (légitimé par l’Etat ou non, là n’est pas la question), ou bien au société où la justice ne revient qu’à la décision charismatique d’un Homme encadré par aucune législation, ou bien, ou bien. Des exemples, l’Histoire en recèle. Donc notons, que si la justice se veut être juste, en ce qu’elle vient rétablir un ordre, rien ne l’assure être morale, éthique, équitable… Elle est pensée hors de tout système de valeur, et n’est là que pour maintenir un ordre, un équilibre au sein d’une société donnée. Par exemple, si un tel me vole ma voiture, il y a un déséquilibre. Alors la justice a pour objectif de rétablir cet équilibre. Par exemple, si je vole cette même personne, alors par la justice de la vengeance personnelle, je rétablis un certain équilibre entre nous. Ceci est une forme de justice. La question de la « bonne » justice en est une autre. Une justice institutionnalisée par des lois ? Une justice personnelle ? Une justice charismatique et arbitraire ? Qu’importe. Celle-ci est propre à une société, à un temps, à un contexte. Tout est donc relatif quant à la « bonne justice ». (Attention, je ne dis pas ici que vous devez décréter que notre justice n’est pas la bonne, et établir votre propre justice personnelle, ceci est une question d’un tout autre ordre. Je dis ici que la justice n’est pas un seul modèle, que ses formes peuvent être multiples, et qu’il faut aborder la notion dans une toute relativité de contexte et d’époque). Donc si notre monopole actuel de la justice telle qu’on la conçoit est une réalité aujourd’hui, tel n’a pas été le cas en tout temps. Nous allons ici surtout nous intéressé à la conception grecque antique de la justice.

La justice pensée par Platon.

Pour les Grecs, la justice ne représente pas seulement une institution de protection de l’équilibre de la société, mais aussi une manière de penser sa place au monde. C’est une question extrêmement présente dans la vie d’un individu, qu’est celle de savoir quelle place est la nôtre dans le monde. Cela pouvant concerner tout chose de la vie, travail, relations, habitation, vocation, peu importe. Platon, dans La République, nous propose une réflexion sur la Justice pour la définir. Il veut définir son « essence », soit la définition la plus générale possible de la justice, englobant tout les champs qu’elle recouvre. Une part de cette définition est celle de la justice comme la bonne place. Être juste pour Platon, c’est occuper la bonne place dans le monde. Par exemple, dans sa thèse (quelque peu poussée à l’extrême), quelqu’un qui a des dispositions pour l’enseignement par exemple, doit devenir enseignant pour mener une vie juste. Une thèse un petit arbitraire, laissant de côté les volontés et les désirs de l’individu, si prise radicalement, telle que Platon l’expose. Je vais donc maintenant la rattacher à notre question de la culpabilité, en la relativisant.

La culpabilité ou en quoi n’est-ce pas être injuste ?

Revenons-en donc à notre culpabilité, disais-je. Je vais prendre un exemple très simple et très courant pour rendre bien claire ma pensée. Faisons une expérience de pensée, je vous mets en situation. Vous travaillez depuis vingt-ans dans un domaine qui vous a plût et qui vous plaît encore peut-être. Vos collègues sont ma foi bien sympathiques, vos supérieurs quelques fois pénibles, mais vous parvenez à faire votre petite vie dans cet environnement plus ou moins agréable. Mais voilà, vous sentez la situation se détériorer au fur et à mesure du temps, que ce soient vos relations avec vos supérieurs, vos conditions d’exercices, ou encore le plaisir que vous y prenez. C’est dimanche soir, et comme tous les dimanches soir, l’angoisse revient, ce très fameux « pas envie d’aller bosser demain », insomnie, réveillé déjà fatigué, humeur morose. Et puis, la vie vous fait découvrir une nouvelle passion, un nouvel intérêt, ou une nouvelle manière d’exercer votre métier, plus stimulante, ou peut être avec un environnement plus plaisant, des conditions meilleures. Peu à peu l’idée germe en vous. Et si je quittai mon boulot, et que je me lançais dans telle ou telle chose, ou que je faisais les choses par moi-même ? Mais cette idée vous ne la prenez pas au sérieux, parce que quand même, vous n’allez pas abandonner vos collègues, les gens à qui votre boulot sert, et votre famille qui compte sur ce revenu pour vivre. Enfin, mais voyons, il faut être responsable. Mais les choses deviennent invivables, et cette pensée vous hante, elle vous obsède, et vous n’avez plus d’autres choix que de lâcher ce boulot devenu toxique et de vous lancer autrement, dans une autre manière de faire ou dans un tout autre domaine. La pression est telle que vous le faite, vous déposez votre démission, vous l’annoncez à vos proches, vos collègues. Peut-être vous soutiendra-t-on ? « Bravo, tu es courageux.se de te lancer ainsi ». Peut-être restera-t-on neutre face à l’annonce ? « Chouette, je te souhaite que cela fonctionne ». Ou peut-être que l’on tentera de vous culpabiliser, de vous faire regretter, changer d’avis ? « Mais mon dieu, tu ne vas jamais y arriver ? Tu vas échouer et tu reviendras à ton point antérieur. Peut-être as-tu besoin de cette expérience pour comprendre que tu devrais y rester. » ou encore « Tu nous fais ça ? alors qu’on a été si gentil et si arrangeant pour toi ? Tu oses nous abandonner ? Mais comment peux-tu faire cela ? Et ta famille ? Tu y as pensé ? ». Que de choses joyeuses donc. Et vous peut-être vivrez-vous ce nouveau départ de la meilleure manière possible, passant outre ces remarques, passant outre les doutes, ou peut-être que malgré votre enthousiasme et votre détermination, quelques fois, quand vos pensées ont la place de s’exprimer, vous vous sentirez coupable, pour vos collègues, ou votre famille qui se fera peut-être du souci, ou peut être juste parce que vous avez peur de changer. Et c’est dans cette situation que la conception platonicienne de la justice peut venir vous soutenir (on dirait une pub pour un régime minceur, je sais). Vous vous sentez injuste dans votre décision. Pourtant, si l’on part du point de vue de Platon, quelque peu relativisé malgré tout, vous êtes juste. Parce que si ce job a été votre place pendant vingt ans, parce que c’était celui que vous désiriez, que c’était celui qui vous épanouissiez, et que vous avez été juste en l’exerçant, dans le sens où c’était votre place dans la société, la vie n’est pas figée, et il se peut qu’aujourd’hui, ce ne soit plus votre place. Si vous n’y êtes plus bien, que vous stagnez, que vous ne vous y épanouissiez plus, que vous déprimez, que vous êtes plus de mauvaise humeur, et que cela se répercute sur vos proches, alors vous n’êtes pas juste d’y rester pour y rester parce qu’il a été votre place pendant vingt ans, et que truc ou machin a été gentil avec vous deux fois, en vous permettant de quitter plutôt pour aller chez le médecin par exemple. Non, être juste, c’est savoir reconnaître le moment où cet endroit n’est plus notre place, et savoir le quitter pour rejoindre notre nouvelle place. Pour vous. Mais aussi pour vos proches en un sens, puisque vous serez plus épanoui et que cela entraînera des répercussions sur vos humeurs, et puis parce que vous jouerez surement un rôle important pour d’autres personnes, ailleurs. Ainsi vous serez encore plus juste. De ce point de vue, est-ce que la culpabilité a encore lieu d’être ? Non, puisque vous n’êtes pas injustes. Est-ce que vous la ressentirez encore ? C’est probable parce qu’on ne se déconstruit pas de fonctionnement aussi facilement, mais vous aurez un outil pour la relativiser, la rendre plus supportable. Alors bien sûr, cela ne signifie pas que si on doit quitter une place, il faut le faire comme un mal propre, en accusant tout le monde, et en culpabilisant les autres, et en partant sans finir ce que l’on a commencé, bien au contraire, être juste, c’est savoir dire stop, mais en faisant les choses bien, en étant respectueux, envers soi oui, mais aussi envers l’autre, et en ne laissant pas tout en plan. 

Concluons simplement.

Voilà, j’en ai déjà dit beaucoup, mais si on devait retenir une chose de cette longue déclamation, c’est : pensons à Platon quand on se sent coupable de partir d’une situation qui ne nous était plus bénéfique. 

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